Comment combiner The One Thing et Le Point de bascule pour arrêter de subir ton backlog et concentrer ton énergie là où elle déclenche une réaction en chaîne ?


Lundi, 9h02 : officiellement tu priorises, en réalité tu subis
Lundi matin, 9h02.
Tu ouvres ton Jira.
Tout est rouge, tout est « Prio”, tout est “urgemment critique pour le business”.
- Les sales poussent pour des features “indispensables” à signer 2 deals.
- Les CSM brandissent le risque de churn si on ne livre pas rapidement telle évolution.
- La tech réclame un sprint entier pour traiter la dette accumulée.
- Le marketing veut une intégration “stratégique” pour la prochaine campagne.
- Le CEO a une idée “visionnaire” qu’il faudrait “explorer vite, avant la concurrence”.
Sur Teams, tu reçois :
“On peut le remonter en haut de la roadmap ? C’est vraiment prioritaire.”
Tu es censé “prioriser”. En pratique, tu fais surtout du Tetris émotionnel :
- tu rajoutes un ticket par culpabilité,
- tu remontes un sujet par pression politique,
- tu promets “on verra au prochain quarter” en espérant que quelqu’un oublie d’ici là.
Tu termines ta journée avec un backlog illisible, une roadmap qui ressemble à une wishlist, et cette impression étrange d’avoir travaillé sans avoir vraiment décidé.
Officiellement, tu priorises.
En réalité, tu gères un buffet à volonté avec une assiette de la taille d’un sous-verre.
Le sommaire:
- Pourquoi c’est si difficile (et ce n’est pas juste toi)
- Arrêter de tout prioriser, chercher les dominos et les points de bascule
- Mental model #1 : le Domino Essentiel
- Mental model #2 : le Point de bascule
- La matrice Domino x Point de bascule
- Comment un PM a arrêté de subir son backlog
- Playbook : appliquer le cadre en 5 jours
- Les pièges (et comment les éviter)
- La question à te poser demain matin
1. Pourquoi c’est si difficile (et ce n’est pas juste toi)
Avant de te flageller façon “je ne sais pas dire non”, il faut regarder le système dans lequel tu évolues.
Le mensonge “tout a la même importance”
The One Thing appelle ça l’un des grands mensonges qui nous éloignent du succès :
croire que tout a la même importance.
Dans une organisation, chaque demande arrive avec :
- un porteur légitime,
- un KPI à l’appui,
- une histoire convaincante (“on va perdre ce client”, “on va rater cette opportunité”).
Sans cadre clair, ton cerveau finit par traiter toutes ces demandes comme équivalentes. Tu ne fais plus de différence entre :
- ce qui change la trajectoire,
- et ce qui relève du confort ou du symbole.
Résultat : tu empiles au lieu de hiérarchiser.
Ta volonté n’est pas infinie
Autre mensonge démonté par The One Thing :
croire qu’on a de la volonté “à volonté”.
Ta capacité à arbitrer, trancher, dire non, c’est une batterie. Plus ta journée est remplie de réunions, de micro-décisions et de Teams, moins tu as d’énergie mentale pour les vraies décisions de priorisation.
Si tu essaies de choisir tes priorités :
- entre 2 meetings,
- à 18h30,
- après avoir pris 40 mini décisions,
il est logique que tu acceptes trop de choses. Ce n’est pas un problème de caractère, c’est un problème de timing.
Les “carreaux cassés” dans ton organisation
Le Point de bascule montre à quel point le contexte influence les comportements. La “théorie du carreau cassé” explique qu’une vitre brisée jamais réparée dans une rue envoie un signal : “personne ne s’en occupe”. Très vite, tout le quartier se dégrade.
Dans ton organisation, les carreaux cassés, c’est :
- un backlog jamais nettoyé,
- des projets “en cours” depuis 18 mois,
- des décisions de roadmap jamais vraiment closes,
- des OKR que personne ne relit.
Le message implicite :
ici, on n’abandonne rien, on ajoute juste des choses.
Tu essaies donc de prioriser dans un contexte qui, lui, est conçu pour éviter les vraies décisions.
2. Arrêter de tout prioriser, chercher les dominos et les points de bascule
La plupart des frameworks de priorisation (RICE, KANO,…) t’aident à classer des choses. Peu t’aident à en éliminer massivement.
En combinant The One Thing et Le Point de bascule, tu peux changer de question.
Au lieu de te demander :
“Comment prioriser tout ce qui est important ?”
demande-toi :
“Quel petit nombre d’actions, si je les menais à bien, déclencherait une réaction en chaîne disproportionnée ?”
2 idées clés :
- Le domino essentiel :“Quelle est la chose essentielle que je peux faire, de telle sorte qu’en la faisant, tout le reste devient plus simple voire inutile ?”
- Le point de bascule :une petite poussée au bon endroit peut faire basculer tout le système.
Ton job n’est plus de gérer 45 “priorités”. Ton job devient :
- trouver le bon domino,
- au bon endroit pour créer un point de bascule.
Le reste est, par définition, secondaire.
3. Mental model #1 : le Domino Essentiel
The One Thing part d’un constat brutal :
La majorité de ce que tu veux vraiment viendra d’une minorité de ce que tu fais.
Dit autrement :
- 80 % de tes résultats viennent de 20 % de tes actions,
- et tu passes souvent 80 % de ton temps sur les mauvaises.
La to-do list n’est pas ton amie
La to-do list classique te donne l’illusion d’être productif :
- tu coches des cases,
- tu avances sur plein de sujets,
- tu es “occupé”.
Mais si tu regardes honnêtement tes résultats sur 6–12 mois, ce ne sont pas ces petites tâches qui changent vraiment la trajectoire. The One Thing recommande de remplacer la “to-do list” par une “liste du succès” :
- une liste conçue uniquement pour obtenir des résultats extraordinaires,
- remplie de très peu d’items, tous à fort levier.
La question déterminante
Le cœur du livre tient dans une question :
“Quelle est la chose essentielle que je peux faire, de telle sorte qu’en la faisant, tout le reste devient plus simple, voire inutile ?”
2 versions à utiliser :
- Version macro (année / quarter): Quel est l’essentiel pour mon produit cette année ?
Exemple : “Réduire le churn sur le segment mid-market de 5 points.” - Version micro (aujourd’hui / cette semaine): Quel est l’essentiel pour moi maintenant ?
Exemple : “Clarifier l’onboarding pour ce segment et revoir 3 écrans critiques.”
Le but n’est pas de trouver une réponse parfaite, mais d’éliminer tout ce qui n’est manifestement pas essentiel.
L’effet domino
Gary W. Keller propose une image simple : la réussite ressemble à une rangée de dominos.
Ton objectif n’est pas de faire tomber tous les dominos en même temps. Ton objectif est de trouver le premier : celui qui, une fois poussé, en renverse dix autres.
Prioriser, à ce niveau-là, ce n’est plus ordonner une liste : c’est accepter qu’une seule chose mérite 80 % de ton attention, et que le reste devra attendre.
4. Mental model #2 : le Point de bascule
Le Point de bascule de Malcolm Gladwell te donne une autre lentille :
celle des épidémies sociales.
Les idées, produits, comportements se propagent comme des virus :
- parfois lentement,
- parfois de façon explosive, après un certain seuil.
Ton système (produit, orga, marché) peut lui aussi basculer si tu touches les bons leviers.
Les 3 leviers de l’épidémie
Gladwell identifie 3 ingrédients qui déclenchent une épidémie :
- Les “oiseaux rares”
- Des personnes disproportionnellement influentes :
- les connecteurs (hyper-relationnels),
- les mavens (experts de confiance),
- les vendeurs (persuasifs).
- Dans ton contexte :
- ce sont les CSM respectés,
- les clients champions,
- les devs seniors qui font opinion,
- les managers que tout le monde écoute.
- Des personnes disproportionnellement influentes :
- L’adhérence
- L’idée ne doit pas seulement être vue, elle doit rester.
- Un message ou une expérience “adhérente” :
- simple, mémorable, actionnable.
- En produit :
- un onboarding qui parle le langage du client,
- un workflow qui colle au quotidien réel,
- une mise en scène du problème qui touche vraiment.
- Le contexte
- De micro-changements dans l’environnement peuvent transformer les comportements :
- taille d’un groupe,
- règles implicites,
- signaux visuels.
- Tes “carreaux cassés” organisationnels peuvent entretenir le désordre… ou tu peux les réparer pour créer une dynamique positive.
- De micro-changements dans l’environnement peuvent transformer les comportements :
Une petite poussée, au bon endroit
Le Point de bascule répète une idée rassurante :
Le monde n’est pas immuable.
Une petite poussée au bon endroit peut le faire basculer.
Appliqué au produit / business :
- Tu n’as pas besoin d’optimiser 100 % de ton funnel.
- Tu as besoin d’identifier les quelques endroits où une petite amélioration change tout :
- un segment,
- un moment du parcours,
- un groupe de clients,
- une équipe interne.
C’est exactement ce que tu cherches quand tu priorises : là où une amélioration locale produit un effet global.
5. La matrice Domino x Point de bascule
Tu peux maintenant combiner les 2 modèles dans une matrice simple.
- Contribution au Domino essentiel
- Faible : améliore la vie de quelqu’un, mais très indirectement lié à ton One Thing.
- Moyenne : contribue, mais pourrait attendre un cycle ou deux.
- Forte : quasi impossible d’atteindre ton One Thing sans cette action.
- Potentiel de Point de bascule
- Oiseaux rares: Est-ce que cette action implique / mobilise des gens très influents (clients champions, sales leaders, CSM référents, devs seniors) ?
- Adhérence: Est-ce qu’elle rend ton produit / ton message beaucoup plus mémorable et actionnable (onboarding, UX, narratif, contenu) ?
- Contexte: Est-ce qu’elle change l’environnement (rituels, process, outils, règles de décision) de façon durable ?
Imagine 2 axes :
- Horizontal : contribution au Domino Essentiel (faible → forte),
- Vertical : potentiel de Point de bascule (faible → fort).
Tu obtiens ce schéma:

La priorisation ne consiste plus à “classer tout ce qui est important”,
mais à remplir cette case-là – et accepter de laisser les autres vides ou sous-alimentées.
6. Comment un PM a arrêté de subir son backlog
Prenons un exemple fictif, inspiré de situations bien réelles.
John est Product Manager dans un SaaS B2B pour l’industrie.
Sa situation de départ
- Le churn monte sur le segment mid-market.
- Les sales veulent des features pour gagner des AO.
- Le CEO pousse un nouveau module IA “pour l’image”.
- La tech étouffe sous la dette.
Dans son backlog, tout est “Prio”. Impossible d’y voir clair.
Trouver son One Thing
John commence par regarder les enjeux business réels. Il réalise que :
- le mid-market pèse lourd dans le MRR,
- mais 40 % des nouveaux comptes n’atteignent jamais le “moment valeur” dans les 30 premiers jours.
Son One Thing pour le trimestre devient :
“Faire passer 70 % des nouveaux comptes mid-market en production en moins de 30 jours.”
Tout le reste devient moins important par définition.
Passer le backlog dans la matrice
Il liste toutes les demandes “prioritaires” :
- refonte complète du dashboard,
- POC IA pour scoring prédictif,
- amélioration d’onboarding,
- création d’un centre d’aide,
- demandes spécifiques de 2 gros prospects,
- chantier de simplification du process d’implémentation avec les CSM,
- etc.
Pour chaque item, il note :
- Contribution au Domino
- Potentiel de Point de bascule

- Refonte ciblée de l’onboarding pour le segment mid-market
- impact direct sur l’activation,
- améliore l’adhérence du produit.
- Programme “Champions mid-market” avec quelques clients clés
- implique des clients mavens & connecteurs,
- crée des points de bascule dans les déploiements.
- Simplification du process d’implémentation avec l’équipe CSM
- change le contexte interne,
- réduit les frictions dans les 30 premiers jours.
Beaucoup d’autres sujets tombent dans les cases “domino faible” ou “point de bascule faible”.
Accepter le déséquilibre
John prend une décision dure, mais claire :
- 70–80 % de la capacité de l’équipe passe sur ces 3 sujets.
- Le reste est repoussé, réduit, ou mis en expérimentation limitée.
Il bloque dans son agenda :
- 2 heures chaque matin pour travailler uniquement sur l’onboarding et la collaboration avec les CSM.
- 1 créneau hebdo pour le programme Champions.
- 1 créneau hebdo pour revoir les KPIs d’activation.
Auprès des parties prenantes, son message est simple :
“Notre priorité absolue ce trimestre est l’activation mid-market. Tout ce qui ne contribue pas directement à ça sera traité plus tard, ou autrement.”
Le basculement
En 3 mois :
- le taux de comptes en production < 30 jours passe de 40 % à 67 %,
- les CSM sentent la différence sur le terrain,
- les “Champions” mid-market deviennent des cas clients et des relais business,
- les sales réalisent que certains deals sont gagnés non pas grâce à plus de features, mais grâce à une promesse d’activation rapide et prouvée.
John n’a pas “réussi à tout prioriser”. Il a identifié quelques dominos essentiels avec un fort potentiel de point de bascule, et a eu le courage de tout organiser autour d’eux.
7. Playbook : appliquer le cadre en 5 jours
Tu peux adapter ce cadre à ton propre contexte en suivant un rythme simple.
J1: Clarifie ton One Thing
Pose-toi :
“Si je ne réussis qu’une seule chose ce trimestre, laquelle change le plus la trajectoire de mon produit ?”
Formule un objectif concret (segment, KPI, horizon).
J2: Vide le sac
- Liste toutes les “priorités” actuelles : backlog, projets, demandes CEO, sujets tech, marketing, …
- Mets tout au même endroit, sans juger.
J3: Score “Domino Essentiel”
Pour chaque item, demande-toi :
“À quel point cela contribue-t-il directement à mon One Thing ?”
Note : faible / moyen / fort.
Élimine ou parque tout ce qui est manifestement faible.
J4: Score “Point de bascule”
Pour chaque élément restant, pose 3 questions :
- Est-ce que ça implique des oiseaux rares (clients influents, leaders internes, experts respectés) ?
- Est-ce que ça améliore radicalement l’adhérence (message, onboarding, expérience) ?
- Est-ce que ça change le contexte (process, rituels, règles, environnement) de façon durable ?
Si tu as au moins 2 “oui”, considère que le potentiel de point de bascule est fort.
J5: Choisis et protège
- Garde 1 à 3 sujets max dans la case Domino fort / Point de bascule fort.
- Décide que ce sont tes vraies priorités pour le prochain cycle.
- Bloque du temps dans ton agenda pour travailler dessus
- Communique clairement :
- ce qui passe en priorité,
- ce qui est repoussé,
- pourquoi.
Tu n’as pas tout résolu. Tu as fait quelque chose de beaucoup plus rare : tu as vraiment choisi.
8. Les pièges (et comment les éviter)
“Mais on me demande de tout faire, quand même.”
Tu ne contrôles pas les demandes, mais tu contrôles ta réponse.
Rappelle-toi : chaque “oui” est un “non” caché à quelque chose d’autre.
Tu peux dire :
“Si on ajoute ça dans ce cycle, voici ce qu’on devra enlever. Qu’est-ce qu’on sacrifie ?”
Tu transformes une pression diffuse en trade-off explicite.
“Je n’ai pas le pouvoir politique.”
Commence petit :
- applique le cadre sur ton périmètre,
- montre des résultats concrets,
- partage ton raisonnement.
Le Point de bascule le rappelle :
souvent, une grande épidémie commence par quelques petits basculements locaux.
9. La question à te poser demain matin
Prioriser quand tout est prioritaire, ce n’est pas trouver un framework de scoring plus sophistiqué.
C’est accepter 3 choses simples :
- La plupart des choses que tu fais n’ont qu’un impact marginal.
- Quelques actions, bien choisies, peuvent déclencher des réactions en chaîne.
- Ton job est de trouver et protéger ces actions-là.
Demain matin, avant d’ouvrir Teams, pose-toi 2 questions :
- “Quel est mon One Thing du trimestre ?”
- “Parmi tout ce qu’on me demande, quelles 1 à 3 actions ont à la fois la plus forte contribution à ce One Thing, et le plus fort potentiel de point de bascule ?”
Puis, aie le courage de vivre avec la conséquence logique : tout le reste devra passer après.
Au fond, si tu n’es pas prêt à décevoir quelques personnes à court terme,
tu te condamnes à décevoir tout le monde — y compris toi-même — à long terme.
Laisser un commentaire